Accueil du site > Sites hébergés > Enquête régionale sur les invasions biologiques > Les invasions biologiques et les espèces envahissantes > Les impacts environnementaux et la gestion des espèces introduites
EN RESUME : L’introduction, volontaire ou non, d’espèces d’origine étrangère sur notre territoire constitue un risque environnemental qui est mal estimé pour l’instant, tant du point de vue de la biodiversité que celui du fonctionnement des écosystèmes.
L’introduction d’espèces : un phénomène planétaire
L’essor des activités humaines à la surface de la Terre s’est inéluctablement accompagné par des transports (ou translocations), volontaires ou non, d’espèces vivantes à partir de leur aire de distribution naturelle. Certaines de ces espèces ont été volontairement acclimatées dans leur patrie d’accueil à des fins économiques (culture, élevage) ou esthétiques (parcs zoologiques, jardins d’ornement). D’autres s’y sont installées contre la volonté de l’Homme, ou parfois échappées des élevages et des cultures.
Désormais, presque toutes les régions du Globe sont concernées par ces introductions d’espèces. Tous les types d’organismes vivants (virus, bactéries, champignons, végétaux, animaux) et presque tous les milieux sont concernés par ces introductions. La mondialisation du phénomène et son ampleur croissante l’intègrent comme une conséquence du changement global. A l’inverse, sa sensibilité vis-à-vis des variations climatiques, des changements d’occupation du territoire et des pratiques de gestion de l’environnement en fait également une composante directe de ce changement planétaire.

- Jussies (Ludwigia grandiflora) sur l’étang de Léon (40)
Pourquoi des espèces envahissantes ?
Parmi les espèces introduites, quelques une se révèlent problématiques pour l’environnement ou pour les activités humaines. La plupart de ces espèces sont qualifiées d’envahissantes (ou, improprement, d’invasives) car leur nouvel environnement est exceptionnellement favorable à l’expansion de leurs populations. Cependant, la plupart de ces espèces ne sont pas agressives dans leur pays d’origine. Plusieurs hypothèses sont avancées – et restent à vérifier– pour expliquer cette agressivité. La première tient au fait que ces espèces n’ont pas co-évolué (au sens darwinien) avec les espèces qu’elles côtoient dans leur nouvel habitat. Comme le plus souvent ces espèces sont introduites sans leurs ennemis naturels, elles sont d’autant plus compétitives par rapport aux autochtones. Une autre hypothèse est que l’invasion appelle l’invasion : l’existence d’une première invasion modifie le milieu et facilite l’apparition de nouveaux envahisseurs. Enfin, une hypothèse « neutre » part du principe que notre environnement est littéralement « bombardé » par des tentatives d’introductions. On admet couramment (d’un point de vue statistique) que seulement un dixième des espèces effectivement introduites est capable de se développer dans la nature sans l’aide de l’Homme (espèces naturalisées) et qu’un dixième de ces dernières espèces peuvent être potentiellement des envahisseurs.

- Coquilles de coques d’eau douce (Corbicula sp.) sur les rives de la Garonne
Les conséquences environnementales des invasions
Ces conséquences sont très controversées. Il est généralement admis que les invasions biologiques sont la seconde cause d’érosion de la biodiversité, après la fragmentation des habitats. En effet, l’introduction d’une nouvelle espèce dans un nouvel environnement résulte souvent en des bouleversements des interactions entre espèces. Lorsque l’envahisseur domine en abondance, ou détourne des ressources locales fondamentales à son profit, toute la chaîne d’interactions biologiques peut être perturbée. Dans certains cas, ceci conduit à la disparition de certaines, voire de toutes les espèces concernées par ces interactions. Dans certains cas, le milieu peut favoriser la coexistence d’espèces introduites et autochtones, augmentant du coup la biodiversité. Dans d’autres cas, la présence d’une espèce exotique envahissante peut favoriser certaines espèces, auparavant en voie d’extinction. Les conséquences des invasions ne sont donc pas aussi prévisibles et inéluctables.
Dans la plupart des cas, les faits scientifiques concernant les conséquences structurales (biodiversité) et fonctionnelles. (fonctions ou services de l’écosystème) restent à établir de manière objective. D’autre part, la construction d’une imagerie populaire des invasions (l’envahisseur, étranger par définition, ne peut être qu’un préjudice pour la communauté ou le milieu envahi) tend à biaiser l’appréciation du phénomène par le grand public, les gestionnaires de l’environnement et parfois aussi les scientifiques. Enfin, notre recul temporel sur le phénomène est faible du point de vue scientifique. Il n’est pas impossible que la plupart des invasions s’estompent naturellement de nos écosystèmes, soit parce que l’environnement change, soit parce que l’envahisseur limite lui-même ses ressources, soit encore parce que l’espèce finit par s’imbriquer sans conséquence majeure dans le tissu des communautés autochtones.
Des conséquences sur les sociétés humaines
Les invasions peuvent également avoir des conséquences importantes sur notre Société. Les principales conséquences touchent à l’économie. Beaucoup de ces espèces (parasites, pathogènes, prédateurs, concurrents) modifient en effet directement nos systèmes de production (agro-alimentaire, pharmacopée, voies de communication). D’autres touchent au développement culturel et au loisir (banalisation du paysage, entrave aux activités ludiques, disparition d’espèces patrimoniales). Certaines espèces s’incorporent à notre vie quotidienne, au point de devenir, à terme, nécessaires à l’équilibre de notre environnement culturel. A l’inverse, la présence d’espèces jugées nuisibles contribue à un déploiement de moyens considérables pour assurer leur éradication et leur contrôle. La gestion des invasions biologiques devient une activité à part entière et mobilise de plus en plus de moyens financiers.
Comment gérér les invasions ?
C’est une entreprise difficile.
Une grande complexité
Il n’existe évidemment aucune recette généralisable pour cette gestion car de nombreux éléments entrent en ligne de compte. Ce sont :
- les caractéristiques écologiques de ces envahisseurs , comme leur capacité de dispersion dans les milieux favorables après leur introduction, leur mode de reproduction, leur capacité d’occupation des sites colonisés, l’absence ou la rareté d’espèces indigènes pouvant être des compétiteurs ou des prédateurs ; ce peut être aussi leur taille, les rendant plus ou moins manipulables ? ou encore leur sensibilité aux techniques disponibles pour en contrôler l’invasion.
- les types de milieux concernés par ces invasions (cours d’eau, plans d’eau, zones humides diverses) et les usages humains qui y sont développés
les types de nuisances que ces espèces sont susceptibles de créer dans ces milieux, aussi bien vis-à-vis de la biodiversité que des usages humains, - les types de responsables de la gestion de ces milieux (propriétaires ou gestionnaires privés ou publics agissant comme des "délégués" des propriétaires)

- Arrachage de jussies sur l’étang de Turc
Des états d’invasion très variables
Un dernier élément extrêmement important est l’ état de l’invasion au moment où il est décidé d’intervenir sur telle ou telle espèce. Trois stades peuvent être identifiés :
1/ invasion possible mais pas encore effectivement débutée . Ce peut être le cas d’espèces observées de manière éphémère, ne se maintenant pas dans les sites où elles sont introduites mais dont les capacités en tant qu’envahisseurs sont déjà connues dans d’autres régions du monde. Un exemple est celui de Pistia stratiotes, la laitue d’eau, une plante ornementale flottante observée depuis quelques années de manière sporadique en Aquitaine.
Dans ce cas, la prévention peut être efficace, comme par exemple l’interdiction du commerce de cette espèce.
2/ invasion déjà débutée mais présentant une extension réduite (géographique, type de milieu). L’espèce est identifiée comme envahissante et présente une extension réduite dans le territoire. Une éradication (c’est à dire des moyens de faire disparaître définitivement l’espèce des sites où elle est installée) peut éventuellement être tentée et des interventions complémentaires de prévention mises en place pour éviter son retour. Un tel exemple est celui de la grenouille taureau (Rana castesbeiana), récemment installée en Gironde.
3/ invasion déjà largement distribuée . Dans ce cas l’espèce cause des nuisances notables dans de nombreux sites répartis sur un vaste territoire et son éradication est impossible. Seule une régulation est envisageable, c’est à dire la mise en œuvre d’interventions permettant de réduire ses populations à des niveaux où les nuisances qu’elles causent deviennent soit non significatives soit acceptables, par exemple, par les usagers des milieux. Cela revient à "vivre avec" l’invasion en la gérant de manière continue. Ces interventions devraient, dans l’idéal, concerner tous les sites colonisés et être adaptés à l’ampleur des colonisations constatées et s’appliquer de manière permanente pour entretenir cette situation de régulation. Un exemple est celui des jussies dont une espèce, la jussie à grande fleur (Ludwigia grandiflora) fait déjà l’objet de nombreuses interventions dans le bassin.
Des interventions déjà en oeuvre
Jusqu’à présent, dans la plupart des cas, les interventions de gestion recensées dans le bassin Adour Garonne concernent ce dernier stade d’invasion.
L’évaluation des nuisances qui a conduit à des interventions est généralement le fait des usagers ou des gestionnaires et la décision d’intervention se produit lorque ces nuisances sont jugées incompatibles avec la poursuite des usages des milieux concernés, sous réserve que des moyens d’intervention sur l’espèce visée soient effectivement disponibles. Lorsque ces moyens existent, les interventions mises en œuvre concernent seulement le territoire administré par le gestionnaire et n’intègrent pas nécessairement l’échelle du bassin versant ou de la région géographique colonisée, ce qui ne peut permettre une gestion convenable de l’espèce envahissante.
Des efforts encore nécessaires
Il reste énormément d’efforts à mettre en œuvre pour améliorer la gestion globale des espèces envahissantes… Ces efforts sont de natures diverses : scientifique, technique, organisationnel, financier, etc.
- les connaissances scientifiques disponibles sur le fonctionnement des milieux et sur les caractéristiques de ces espèces sont encore insuffisantes pour intervenir avec toute les assurances de réussite. Les modèles prédictifs utilisés pour définir les caractéristiques d’un futur envahisseur n’ont été guère efficaces à ce jour.
- les moyens techniques de gestion disponibles ne couvrent pas toutes les espèces concernées et peuvent produire des effets secondaires sur les milieux et les espèces non visées qui les rendent difficiles ou très problématiques à mettre en œuvre.
- les logiques d’intervention sont au départ très différentes entre le monde des gestionnaires et celui de la recherche . Le premier se caractérise généralement par une approche pragmatique et restreinte au territoire du gestionnaire, où la volonté d’agir et de mettre rapidement en œuvre des actions concrètes l’emportent sur celui de l’évaluation préalable du problème et la définition des objectifs des interventions. Le second s’inscrit dans un " principe de précaution " lié aux lacunes dans les connaissances disponibles sur l’écologie des espèces concernées et sur les risques que peuvent présenter les techniques à mettre en oeuvre ; cette approche privilégie une approche intégrant un certain nombre de paramètres et de pratiques : évaluation des faits, étude d’impact, etc., dont les éléments écologiques représentent un facteur important.
Ces deux logiques s’appliquent dans des durées et dans des échelles géographiques différentes mais devraient se rapprocher pour améliorer les pratiques nécessaires de gestion. En particulier, certaines demandes urgentes des gestionnaires pourraient recevoir des réponses directes au moins partielles des chercheurs de manière à débuter des programmes d’intervention mais d’un autre côté les nécessités d’acquisition de nouvelles connaissances sur ces invasions biologiques dans les domaines de l’écologie des espèces et dans l’évaluation des possibilités techniques et de leurs impacts sur les milieux doivent être prises en compte par les gestionnaires.
Des difficultés à résoudre
Dans certains cas, les invasions ont fortement modifié le fonctionnement du milieu ce qui ne permet plus un retour aux conditions initiales. Par ailleurs, les techniques utilisées pour gérer certaines de ces invasions sont quelquefois inefficaces car appliquées sans discernement et les impacts ultérieurs de ces applications ont même pu favoriser de nouvelles invasions.
Se pose également la question d’une gestion " durable " de ces difficultés. Il est maintenant reconnu que les milieux perturbés par les interventions humaines (aménagements, entretiens réguliers destinés à satisfaire un usage particulier du milieu sans considérer les autres, etc.) sont plus accueillants pour les espèces exotiques que les milieux non perturbés. A l’inverse, ces invasions sont souvent considérées comme des signaux d’alarme survenant à la suite de dysfonctionnements de l’écosystème.C’est pourquoi une des voies d’évolution des pratiques de gestion devrait être :
- de privilégier les mécanismess naturels qui garantissent une certaine résistance à l’introduction, en les intégrant à des pratiques plus générales de prévention,
- de maintenir les ressources naturelles qui contribuent à améliorer la résilience (ou la résistance) des communautés indigènes et des habitats à ces invasions, en choisissant des techniques d’interventions ne présentant pas d’ impacts sur ces ressources.
Ceci reviendrait ; par exemple pour la prévention, à surveiller le transport d’organismes vivants et leur apparition dans les processus de production (élevages, cultures, animaleries, jardineries, collections). Pour les aspects curatifs, c’est à dire les interventions sur les espèces envahissantes déjà présentes, ceci reviendrait à minimiser les perturbations d’origine anthropique de ces milieux, à préserver dans la mesure du possible leur degré d’isolement originel, à optimiser leur diversité physique et biologique des milieux, à chercher à préserver leur stabilité (ou instabilité) naturelle, etc.
Cette voie d’évolution des pratiques n’en est qu’à ses débuts et aura une chance d’aboutir si les divers acteurs de la société se coordonnent pour concilier délais, cultures, impératifs d’usage et intérêts : c’est un des objectifs plus lointains de ce site.
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